EN CAS D'URGENCE

Mazan anthropologie d’un procès pour viols : un regard inédit sur un évènement hors norme 

Drôle d’objet que le livre Mazan, anthropologie d’un procès pour viols (1). Ni ouvrage scientifique, ni somme d’articles journalistiques, ce récit par petites touches, rédigé par quatorze chercheurs-es dont deux hommes, ambitionne de raconter ce procès hors norme tout en soulevant des questionnements théoriques.

Et il y parvient grâce à une formidable enquête de terrain qui s’appuie sur un parti pris de départ : « considérer ce procès comme un évènement », au sens de l’anthropologie, c’est à dire comme « un basculement dans l’ordre des choses, une modification sensible des rapports de force ». Se définissant comme féministes, les auteurs-trices espèrent de cet évènement « qu’il fasse rupture séparant un « avant » et un « après » dans la conception du viol ».

Mazan anthropologie d’un procès pour viols : un regard inédit sur un évènement hors norme

Dans l’urgence, quelques semaines seulement avant le début du procès le 2 septembre 2024, le collectif issu de laboratoires marseillais (2) se forme puis décide de louer une maison à Avignon, sur les lieux du procès et de se plonger carnets en main dans ce chaudron médiatique qui mobilise des centaines de journalistes. Mais l’enquête ne se cantonne pas à ce qui se passe dans l’enceinte du tribunal où Gisèle Pélicot fait face avec une bravoure et une constance extraordinaires à 51 violeurs, dont son mari. Elle déborde du Palais de justice, donne à entendre les échos du procès à la machine à café, dans la rue, dans les commerces, dans le village de Mazan, parmi les policier-ères et les personnels de sécurité privée, les journalistes, parmi les avocats de la défense et des parties civiles, etc. Jusqu’au jour du verdict, le 19 décembre, plus de 230 témoignages sont recueillis.

L’objectif est de « déplacer le regard, de faire entendre des paroles des invisibilisé.e.s » à l’aide « d’une méthode qui vient éclairer des endroits de l’ombre », résume Fatma Hamdoun, une des autrices. Chaque rencontre, chaque témoignage est l’occasion de tirer un fil et d’apporter un point de vue, une analyse qui permet de prendre du champ ou de faire un rappel à la réalité des violences faites aux femmes. Comme quand, poussant la porte d’une salle d’audience voisine de celle du Procès Pelicot, mais vide de public celle-là, le récit nous fait découvrir le procès d’un homme accusé d’avoir, via les réseaux sociaux, placé une très jeune femme sous emprise l’amenant à se photographier « de plus en plus dénudée et à s’exhiber sexuellement ». Toute ressemblance avec des faits réels (comme ceux qui se déroulent dans la salle d’à-côté) est purement fortuite… Comme ce témoignage de Sybille chez qui le procès « a déclenché un retour de ses souvenirs traumatiques », un viol dans l’enfance, par une personne de sa famille, un inceste qui amène les autrices au constat « vertigineux » que « l’inceste est partout » : « tout au long de notre enquête et sans l’avoir sollicité, nous avons croisé des personnes exposées à la violence sexuelle dans l’enfance. Et d’abord sur le banc des accusés ». Comme la référence à la plaidoirie d’une avocate d’un des 51 accusés invoquant le « droit à la sexualité » de son client donne l’occasion aux chercheuses de régler leur compte aux idées « pseudoscientifiques » sur la sexualité masculine, comme celle suggérant que « la testostérone constituerait une explication suffisante à la violence sexuelle ».

Le collectif décidant de rester collectif jusqu’au bout, c’est l’équipe toute entière qui signe le livre, sans chercher à s’attribuer des parties, même si, précise Fatma Hamdoun, « chacun.e d’entre nous a écrit au moins une chapitre à partir des données de tout le monde ».

Quand passées les mois et les années, l’effacement aura commencé à faire son œuvre, parions que Mazan anthropologie d’un procès pour viols restera un repère sur l’évènement.

  1. 320 pages, Le bruit du monde éditeur, 22 euros
  2. Perrine Lachenal, Céline Lesourd, Camille Bègue, Dorothée Dussy, Lucille Florenza, Stéphanie Fonvielle, Riwanon Gouez, Mélanie Gourarier, Fatma Hamdoun, Laurence Hérault, Corentin Legras, Raphaël Perrin, Michelle Salord Lopez, Irène Sériaux, tous et toutes issu-e-es de laboratoires marseillais